Annexe:

Avec quelques amis j’avais été ébloui par un texte signé Philippe de Vermandois qui décrivait les différentes étapes du voyage spirituel de l’âme. À l’origine c’était la préface au Jap-ji de Guru Nanak paru en 1970 aux éditions Présence qui étaient alors dirigées par Marie-Madeleine Davy. Ce texte est épuisé depuis longtemps car, curieusement, il n’a pas été repris dans les éditions ultérieures de l’ouvrage. Philippe de Vermandois est sans doute un pseudonyme et bizarrement ce n’est pas ce nom qui est inscrit sur la page de garde où il est marqué: « Préface par Alfred Dupuis ». Est-ce le vrai nom de l’auteur de ce texte ? J’ai fait quelques recherches, mais il est impossible de retrouver la trace de l’une comme de l’autre signature.

Quoi qu’il en soit, ce texte est remarquablement clair. Ce que dit René Guénon sur les « états multiples de l’être » se trouve exprimé de façon concrète, vivante. La « réalisation spirituelle » avec ses diverses perspectives, ses pièges et ses ouvertures, devient limpide. Le voyage de l’âme en quête de l’Absolu est décrit simplement. Tout se trouve indiqué en quelques pages. C’est ce texte que j’ai voulu mettre en annexe.

« Tout homme est « condamné », ici-bas, à passer par l’étape de « l’esclavage », qui n’est qu’une phase dans le processus de son évolution spirituelle. Cette phase n’est pas un épisode dépourvu d’enseignement. Bien au contraire. Pour pouvoir apprécier la « Liberté » à sa pleine valeur, il faut avoir fait l’expérience d’avoir été « mis en cage ». Si le chemin de la vie n’était qu’une voie ornée de lys et de roses, le pèlerin passerait à côté du sens réel de la Liberté. L’expérience de l’esclavage spirituel et l’intense désir de se « dégager » constituent tous deux la préparation indispensable à l’expérience parfaite de la Liberté de l’Esprit. En fait, la nostalgie de revenir à la Source du Bonheur Éternel, telle l’angoisse du poisson égaré sur la berge, est présente en TOUT être humain. Mais il en demeure inconscient, jusqu’au moment où il entre consciemment sur le « Chemin ». Il est certes possible de s’habituer à l’ignorance, mais l’on éprouve toujours un certain malaise, et un vague et indéfinissable sentiment d’inquiétude, provoqué par l’impression que « Quelque chose » manque. Ce « Quelque chose », qui est en définitive Dieu, est confondu par erreur avec les divers objets de la Manifestation. Si bien que chacun se met à chercher désespérément de-ci de-là le bonheur sous toutes ses formes, jusqu’au moment où complètement dégouté des biens de ce monde, il se décide à partir à la rencontre de « Ce » qu’il croit lui « Manquer » véritablement. À ce stade il s’attache à un degré de Réalité qui est plus stable que les formes évanescentes qu’il recherchait jusqu’ici, et cet instant peut être considéré comme sa première « initiation » dans la voie de l’Esprit. Dès lors, en effet, sa « passion » d’Union avec la Source devient précise et intense.

Celui qui est parvenu à avoir, ne serait-ce qu’un aperçu du But de sa Quête, se met à éprouver la violente envie de se presser pour arriver le plus vite possible. Sur le sentier de l’Esprit, il y a beaucoup de « stations » (maquams), mais la Tradition Orientale reconnaît que tous les maqams peuvent être hiérarchisés en sept « Ciels» ou « Demeures » (Manzils). Le septième ciel est l’accomplissement, le BUT. Chaque étape intermédiaire n’est chacune en son genre qu’une sorte d’ « Anticipation Imaginaire » de ce But. Le « voile » qui sépare l’homme de la « Réalité » n’est donc qu’une imagination défectueuse. Ce voile imaginatif est unique mais a plusieurs « plis » superposés. La « Traversée » de l’Océan Spirituel consiste donc à DÉFAIRE les fabrications erronées de l’Imagination toute-puissante, c’est-à-dire à « dénouer » les plis du voile jusqu’au dernier.

Plus l’homme « avance », plus il « communie » avec la Réalité, plus le « voile » devient transparent et plus il a l’impression de vivre une vie plus large et plus vraie. Ce processus de « dénouement » du voile est graduel dans les écoles qui suivent ce que les Tantras (cf. Abhivanagupta, Utpaladeva, Padma Shambava, le Kurnavala Tantra, etc.), appellent la voie de l’Énergie, celle de la Shakti par opposition à la voie de Shiva, celle du Vide Transcendental ou voie abrupte (Pratibijna), soudaine, inopinée. Les « Degrés », « Demeures », « Ciels », « Manzils », « Plans », etc. correspondent à la mesure de l’erreur de l’imagination qui dépend essentiellement du sens de la séparativité, c’est-à-dire de l’ego ou moi relationnel (ahamkar). Chaque « stade » correspond donc au «rejet » d’une « écorce » de fausse imagination, à une mise à mort d’un certain « ensemble » de pulsions (samskaras, vasanas) qui entourent le « noyau » profond de notre « être ».
L’édification de l’ego est le résultat d’une série indéfinie d’envols de l’imagination. Par conséquent, la destruction de l’ego qui permet l’absorption dans la Réalité Suprême (Fana Fillah) s’obtient en renversant graduellement le jeu fallacieux de cette même imagination. La disparition finale de l’Imagination per comparer au « Réveil » d’un «profond sommeil » et les différents stades (maqams) de ce processus de désintoxication sont comparables aux « Rêves » (Svapna) qui constituent un moyen terme (madhya) entre le sommeil profond (sushupti) et la veille (jagrat).

Il existe donc sept degrés de « fausse imagination » que l’homme doit traverser, passant, tel un jeu de l’oie, d’une case plus sombre à une case plus claire. Mais la traversés de ces « stations » n’est pas encore l’Union avec une Réalité ayant une valeur « en soi ». Elle consiste simplement à se débarrasser d’une imagination plus fausse en faveur d’une imagination moins fausse. Tant et si bien que toutes les étapes intermédiaires, que parcourt le disciple sur le « Sentier », consistent à abandonner un « envol imaginaire » pour prendre un autre « envol imaginaire ». Mais elles n’aboutissent pas à la Cessation de l’Imagination. Par conséquent ces « envols » ne provoquent pas un changement « réel » de l’homme et ne « dévoilent » pas encore son état « ontophatique », son Essence plénière.

Autrement dit, ce qui change n’est pas l’Essence mais l’idée qu’on s’en fait. Dans ces conditions, les degrés de l’échelle ascendante relèvent tous de la dualité et ne constituent pas l’expérience Suprême, celle de la Vie Infinie du Soi. Néanmoins, à chaque degré, la disparition graduelle du sens de la séparativité (l’ego) et l’apparition graduelle du sens de l’appartenance à une plus vaste réalité, sont toute deux si considérables et si nettement définies que le pèlerin obtient à chaque « seuil », ou « rupture de niveau », l’impression d’un immense soulagement et un début de Réalisation qui n’est en fait qu’une Pseudo-réalisation. De même qu’une personne qui est fermement désireuse de grimper sur le sommet d’une montagne, se rend compte, après un certain parcours que toutes les collines intermédiaires doivent être franchies, ainsi l’aspirant comprend-il tôt ou tard que les « degrés » intermédiaires » (manzils) doivent être eux aussi transcendés. La pseudo-impression de Réalisation que suscite le franchissement de chaque étape intermédiaire est donc à l’image de celle d’un homme qui rêve qu’il s’est réveillé alors qu’en fait il dort toujours. Lorsqu’il se réveille réellement, il réalise que son premier sentiment « d’éveil » n’était en vérité qu’un rêve.

Les six « Plans et États de Conscience » corrélatifs sont comparables, chacun, à une station de chemin de fer (le plan ou étape) et aux mouvements des passagers lorsqu’ils sont descendus du train (état de conscience). Après son « entrée » dans un nouveau « plan » de conscience, une personne prend généralement un certain temps avant de pouvoir y « fonctionner » librement. Comme le franchissement du « seuil » entraîne un changement radical dans toutes les conditions de vie du pèlerin, celui-ci fait au début l’expérience d’une sorte de paralysie psychique à laquelle on donne le nom de fana ou de laya. Quand il « entre » dans un nouveau « plan de conscience » il « défaille », « s’abolit », se « dissout » dans ce plan (fana). Ce n’est que plus tard qu’il peut se « promener » tranquillement dans le « champ d’expérience » qui correspond à ce plan (baqa). De même qu’un voyageur se fatigue au cours de son périple, et se met à dormir pour se reposer, ainsi la psyché qui fait l’effort lassant de se hausser à un « niveau » supérieur, éprouve-t-elle le besoin de se reposer et de passer par une phase d’activité mentale considérablement réduite comparable au sommeil (Fana ou Laya ou Samadhi inférieur). Mais cet état de fana est fondamentalement différent du sommeil, car durant ce dernier l’homme est totalement inconscient, alors qu’en Fana il est pleinement conscient d’une félicité immense (Ananda), d’une lumière de Connaissance (Chit) et de son Être Éternel (sat) tout en restant inconscient de son entourage, intellectuellement (nama) et physiquement (rupa).

Après une période de relative « extinction », qui peut durer selon l’intensité du « choc » donné par le Maître, des semaines, des mois, voire des années, le mental se remet à « fonctionner » mais sur une autre « échelle », et il s’efforce « d’organiser» son « assise » (baqa) sur ce nouveau plan. Il se met alors à faire l’expérience d’un état de conscience qui est totalement différent de l’état de conscience qu’il vient de quitter et qu’il ne retrouvera jamais plus (point de non-retour) dans la plupart des cas, car la psyché une fois « éclatée » ne peut plus «  redescendre » sauf chez les Grands initiés.

Quand le pèlerin « entre » dans une nouvelle sphère de conscience, sur un nouveau «plan » (manzil), il se «noie », il se «perd», il s’absorbe, il s’abolit (fana-extinction) et parallèlement l’abaissement parfois considérable de son activité mentale, il éprouve une diminution importante de son sens de l’ego. Cette extinction partielle (fana), qui émonde l’arbre de lego, est différente de l’extinction finale qui, elle, est une annihilation totale, une réduction à zéro et qui se produit au septième « Ciel ». Dans la tradition orientale, l’annihilation finale de l’Ego est dénommé « Fana-Fillah », et les fanas précédentes correspondant à la traversée des six « plans de conscience » de la dualité, sont également considérées comme des états de « fana », étant donné qu’ils entraînent quand même une annihilation, mais partielle de l’ego. Il convient de souligner qu’au cours de chacune de ces six « fana s », d’ordre « ascendant », l’on trouve une continuité de progrès spirituel vers le Fana final du septième Ciel, chacune d’entre elles présentant ses traits caractéristiques. Essayons maintenant de voir comment les choses se passent » un peu plus concrètement. Le présent état dans lequel nous nous trouvons actuellement est l’état « ordinaire » du monde « grossier » dont nous prenons conscience grâce à nos « sens grossiers ». Autrement dit, nous évoluons dans un Manzil grossier où il y a d’innombrables maquams.

Par exemple, nous nous trouvons à Paris. Nous faisons l’expérience de Paris avec nos « sens grossiers » et de tous les objets « grossiers » que Paris contient. Si nous nous trouvons en Angleterre, en Amérique ou en Chine, notre « Manzil » sera le même mais nos « maquams » (Paris, New York, Pékin) seront différents et suivant nos « maqams » nous aurons chacun des expériences différentes du « Manzil » grossier lui-même. La vie dans le « Manzil » grossier n’est pas strictement cloisonnée. En plus de l’état de conscience grossière qui y prévaut, des aperçus, lueurs, du premier Manzil du Monde « Subtil » sont parfois perceptibles. Il est en effet possible à certaines personnes « douées », d’obtenir des clichés rapides du premier Manzil du Monde Subtil (qui a trois Manzils). Leurs impressions sont indécises et brumeuses, car leurs sens grossiers bien que raffinés ne peuvent encore faire nettement l’expérience du monde subtil. À ce stade le pèlerin a des perceptions « vagues ». Il voit des couleurs inconnues qui apparaissent et disparaissent, il perçoit des cercles mouvants de teintes
« et de diamètres différents qui disparaissent pour se reformer ; il sent des parfums inconnus sur terre ; il entend une musique céleste ravissante qui l’émeut au point de défaillir, mais qui à son tour s’estompe et s’enfuit. Le pèlerin doit comprendre que tous ces Maqams subtils, toutes ces expériences, constituent la structure interne de son Mental, et qu’ils relèvent donc du domaine de la dualité illusoire.

Si un homme, grâce à ses efforts herculéens ou grâce à l’intervention d’un Pir, Wali, Saint ou Guru (non pas d’un Jivan Mukta ou d’un Sad Guru qui, eux, « effacent » la « dualité » d’un seul coup…) parvient à « pénétrer réellement » dans le premier plan de conscience du monde subtil, cela ne veut pas dire qu’il « entre » dans une autre sphère ou un autre monde. Cela veut dire que sa conscience s’est élevée et qu’il peut utiliser ses organes et sens subtils directement et complètement tant et si bien que ce qu’il voyait, entendait, sentait d’une manière subreptice et temporaire quand il était encore dans le Manzil grossier, il le voit maintenant, l’entend et le sent continuellement et pleinement.

De même que le monde « grossier » a d’innombrables maquams, de même le « Monde Subtil » a lui aussi d’innombrables Maqams. Dans le premier Manzil ou Monde Subtil, on aperçoit une profusion de spectacles différents, des choses que l’on ne voit jamais ici-bas, on entend des sonorités, des musiques et des langages qui ne sont pas de notre monde, on découvre des paysages admirables de beauté et de splendeur rayonnante. Si on a le malheur de se laisser « enchanter » par ces visions ou cette musique, on perd alors complètement la Conscience du monde grossier, et l’on commence « à vivre » dans le monde subtil tout aussi naturellement que l’on vivait dans le monde grossier et l’on en éprouve de grandes jouissances (majzob et maste). Mais si l’on est « Sage », grâce à un heureux destin ou bien si son Guru est réellement compétent, on « quitte » alors le premier Manzil Subtil pour « entrer » dans le second Manzil Subtil. La conscience est devenue beaucoup plus intense. Dans ce second Manzil Subtil, l’on voit, entend, sent, touche toutes choses en même temps dans une « interfusion » spontanée de tous les « sens subtils ».

Ce sont les même Maqams que ceux du premier Manzil Subtil, mais ils apparaissent avec un relief saisissant et un degré de réalité (illusoire) beaucoup plus prononcé. Dans ce second Manzil, l’impact vibratoire est tellement fort que l’on devient « accablé ». C’est ce qu’on appelle le « charme », « l’enchantement ou talisman» et qui correspond à une sorte d’hypnose invincible. Le pèlerin ne parvient pas à s’en libérer tout seul. Il est totalement « dominé ». La lumière qu’il voit est des milliards de fois plus brillante que celle du Soleil et des millions de fois plus froide que celle de
la Lune. Son corps est complètement « enveloppé » dans cette lumière, à tel point qu’il a l’impression qu’il est devenu lui-même Lumière alors que ce n’est qu’une illusion. Il a le sentiment qu’il plonge dans une Voix immense, tellement dominatrice qu’il se sent paralysé. Le même phénomène se produit également pour les odeurs. C’est le stade du « talisman ou charme » spirituel.

Le pèlerin a complètement perdu conscience du Monde grossier et si son Guru, Murshid, Walli, Pir, n’est pas compétent ou si ses pulsions (samskaras) le « bloquent », il reste « coincé » dans cet état jusqu’à ce qu’il meure. Mais si son Guru est vraiment un « Adepte » il le poussera vers les plans supérieurs et le pèlerin accèdera alors au troisième Manzil du monde subtil. Sa conscience reste toujours « subtile » de même que les « maquams » ne changent pas. Mais ses sens subtils sont utilisés au maximum de leur capacité. Ce qu’il voit, contemple, sent et touche ne le « domine » plus. Il contrôle parfaitement ses sens et fait l’expérience de toutes ses sensations en pleine « maîtrise », non seulement sur les trois manzils subtils mais également sur le Manzil grossier. Il est devenu « l’Énergie personnalisée ». Il est simultanément dans le monde grossier et le monde subtil, ce qui implique qu’il utilise simultanément, en plein conscience, et en totale maîtrise de leur exercice ses sens grossiers et subtils. Les yogis du premier Manzil subtil peuvent arrêter leur pouls, de même que leur cœur physique; ils peuvent s’enterrer vivants et vivre pendant des centaines d’années en état cataleptique, ils peuvent « léviter » et se déplacer dans l’air à la vitesse d’une flèche sans la moindre difficulté.

Cependant tout ceci n’est qu’une « farce », d’un point de vue purement spirituel. Car toutes les choses grossières ou subtiles, tous les Manzils et les maquams font partie de la structure interne de la psyché, ils sont « au-dedans » de nous, mais ils ne sont pas « nous ». Quand nous voyons autour de nous le spectacle grossier ou subtil du Monde, nous devons réaliser que c’est « nous » qui projetons tout ce spectacle hors de nous-même. Nous sommes les seuls producteurs de tous les phénomènes et paradoxalement de tous les phénomènes que nous créons. Il nous devient dès lors très difficile de nous « dégager ». Ainsi que l’écrit Baïdul: « Comme des imbéciles nous tombons l’esclave de ce dont nous sommes le Maître ».

Le pèlerin arrive maintenant au quatrième plan de conscience. Ce plan est effroyablement dangereux car il est le point de jonction de deux mondes, le monde « subtil » et le monde « mental ». On l’appelle dans la tradition orientale, le « Grand Seuil ». Il ne s’y trouve ni Manzil, ni Maqam. Ce n’est qu’une jonction, où toutes l’Énergie Infinie du monde subtil et toutes les forces du monde Mental se rencontrent pour exercer une influence directe sur le pèlerin qui risque d’être « volatilisé », tellement la « pression » de cette confluence est forte. La Conscience ne se trouve attachée ni au subtil ni au Mental, mais tous les « Pouvoirs » du Subtil et du Mental accompagnent continuellement le pèlerin à ce stade. Nous sommes ici au quatrième plan de la Manifestation où il n’y a ni Manzil ni Maqam. Le pèlerin est tellement écrasé par la rencontre des deux « mondes » (par son Énergie et par ses désirs), qu’il peut « accomplir » dans la Manifestation tout ce qu’il souhaite. C’est pourquoi son âme, si elle n’est pas purifiée, court les plus grands dangers. Il peut en effet faire ce qu’il veut et n’importe quoi. Il peut ressusciter les morts, créer de nouvelles « formes », humaines, surhumaines ou sub-humaines. S’ils « succombe », il est « perdu » et il retombe au plus bas « niveau » de conscience ; celui d’une « pierre ». Comment ? Pourquoi ? Quand ? Tout ceci est un mystère de Dieu. S’il parvient à résister au désir dévorant d’utiliser son énergie infinie pour des motifs égoïstes, il parvient alors à atteindre le cinquième « Plan » et le cinquième Manzil.

Rappelons pour avoir les idées claires, que dans le monde « grossier » se trouve le premier Manzil avec d’innombrables Maqams « grossiers ». Dans le premier plan du monde « subtil » se trouve le second Manzil avec ses Maqams correspondants. Dans le second plan du monde subtil, se trouve le troisième Manzil, avec ses « Maqams ». Dans le troisième plan du monde subtil, se trouve le quatrième Manzil avec ses « Maqams ». Dans le quatrième plan (conjonction du monde subtil et mental), il n’y a ni Manzil ni Maqam. Dans le cinquième plan qui se trouve dans le « monde » (ou « sphère ») mental, nous trouvons le cinquième Manzil avec Maqams correspondants. La conscience à ce stade n’est plus « subtile » mais « mentale ».

Le Pèlerin devient « Maître » de son Mental et le cinquième plan tombe entièrement sous son contrôle. Il le gouverne comme il l’entend. Il connaît les « PENSÉES » de qui il veut, les « DÉSIRS » de quiconque. Mais il se trouve en sécurité car il a traversé la « Sombre Nuit » du quatrième plan, et il ne risque plus de « retomber ». Certes, il « connait » les pensées et les désirs de qui il veut sans effort. Mais il ne peut pas encore « contrôler » ses propres désirs. Dans ce cinquième plan, alors qu’il connaît et peut contrôler les pensées de tout le monde, y compris les siennes, alors qu’il connaît les désirs des autres y compris les siens, il ne parvient pas à contrôler ni ses désirs ni les désirs d’autrui. Il n’éprouve pas encore cet amour inextinguible pour Dieu que seuls éprouvent les « amants véritables », les « fidèles d’Amour », qui restent parfaitement indifférent à l’existence des divers plans de conscience.

Le pèlerin parvient enfin au sixième plan qui constitue le deuxième « niveau » ou « secteur » du monde « mental ». Il peut maintenant « personnifier » à son gré n’importe quel sentiment ou émotion, qu’il « contrôle » à sa guise, et tous les Sentiments Infinis qui viennent des plans divins du Septième Ciel sont « éprouvés », « vécus » par lui. Cet homme établi sur le sixième Plan, voit maintenant directement Dieu, face à face, partout et en toutes choses. Cependant il se sent toujours « séparé » de son Bien-Aimé.

Le pèlerin à ce stade est alors confronté au « Grand Abîme », à la « Vallée Profonde» qui sépare l’Amant de son Bien-Aimé. Le Bien-Aimé dit « Viens vers Moi » et l’Amant répond: « Hélas! Je ne le puis ». C’est à toi de venir à moi. Je suis trop faible. C’est un état « glorieux », dont la fragilité a été comparée, à un cheveu dont une extrémité est tenue par la main du Bien-Aimé et l’autre par celle de l’Amant. Pendant des années, ils tirent tous les deux chacun de leur côté, et le Bien-Aimé sait si la « tension » est trop forte le cheveu « cassera ». Que ce « duel » d’amour dure longtemps. Ce qui revient à dire que pendant des années et des années, un seul parmi des millions d’Amants de Dieu (si l’on parvient toutefois à trouver des millions de cette espèce plutôt rare), un seul peut atteindre son Bien-Aimé. Et sur ce sixième « plan », où l’on peut « voir Dieu », l’on ne rencontre que très peu de monde. Les Amants de Dieu y sont en nombre extrêmement réduit.

Quand finalement l’Amant parvient à « franchir » la Vallée et à « s’unir » à son Bien-Aimé, il découvre alors, à sa plus grande stupeur, que c’était « lui-même » qu’il aimait, et il déclare alors en toute « Connaissance»: «Tu es Moi». Il est dit qu’UN seul parmi ceux qui se sont « réunis » à leur Bien-Aimé, UN seul parvient à recouvrer sa « conscience normale ». Il a droit alors à l’appellation de Kutub, Sadguru, Christos.

Le septième « PLAN » contient « un » Manzil mais aucun Maquam, alors que le Sixième plan contenait un Manzil et un seul Maqam, c’est-à-dire Dieu que le pèlerin voyait partout et en toutes choses. Pour résumer cet aperçu, la « plongée » (fana- extinction) dans le deuxième plan est dénommée « Fana-e-Batih », l’annihilation de ce qui est « FAUX ». Le pèlerin est « absorbé » dans la Félicité et la « Lumière-Sonore » infinie (Surat-Shabda).
La « plongée » (fana) dans le troisième plan s’appelle « Fana-e-Zahva » ou l’annihilation de l’« APPARENCE », de l’« EXTÉRIEUR ». Comme il n’a plus conscience de l’« Extérieur » c’est-à-dire du monde « grossier », il n’a aucune occasion d’exprimer ses « pouvoirs ». C’est l’état de « Coma Divin » dans lequel la conscience est totalement détournée du monde extérieur.

La « plongée » (fana) dans le quatrième plan s’appelle « Fana-e-Malkut » ou l’annihilation vers le « Royaume » du monde « Angélique ». Le fana du cinquième plan est dénommé « Fana-e-Jabarat » ou annihilation des pensées, dans le monde Informel, celui de la Puissance et de l’Immensité Divine. A ce stade le pèlerin ne « pense » plus, à la manière ordinaire des hommes. Ce n’est qu’indirectement qu’il devient source d’inspiration pour les pensées des autres. Son « Mental » parle directement au « Mental » des autres sans faille ni doute. Mais il risque de tomber encore victime de l’Illusion de croire qu’il est devenu un « Maître Réalisé », et qu’il est « arrivé » au terme de son périple.

Le fana du sixième plan est dénommé « Fana Lahut » ou fana dans la « Nature Créatrice de Dieu » ou bien encore « Fana-e-Mahabuhi », l’annihilation dans le Bien-Aimé. La perception de Dieu est continue, l’expérience de « face à face » ne souffre aucune interruption, ne serait-ce qu’un instant.

Si le pèlerin parvient au septième Ciel ou Plan de Conscience, il effectue sa dernière « extinction » qui est dénommée « Fana-Fillah », c’est-à-dire Dhyan (communion avec la lumière intérieure), et de Bhajan (écoute de la musique interne). Cette voie s’appelle encore le Surat (lumière) Shabd (Son) Yoga. Seul un maître vivant peut transmettre cet enseignement de même que seul le baiser d’un Prince charmant vivant pouvait « réveiller » la Princesse endormie. Une chandelle qui « brûle » peut « allumer » une autre chandelle, mais une chandelle éteinte ne le peut pas. L’association ou prise de contact avec un Maître, en chair et en os, est donc indispensable pour ce genre de Yoga. Car il favorise d’abord le « fana-fil Sheikh » puis le « fana-fil Naam », c’est-à-dire la communion avec le « Verbe » vivant en nous. L’effort du disciple et la Grâce du Maître vont de pair avec une « association » exceptionnelle et bénéfique qui provoque le dépassement complet de la conscience « dualiste ». Le véritable Maître est un Ami et non un être de pouvoir. Il éclaire au lieu d’aveugler. Son but est de vous faire « vivre » les modulations de la vie divine, celles d’en haut, en vous apprenant l’art de « mourir » journellement, à la vie d’ « en bas ».

Tel est le cas de Sant Kirpal Ji Maharaj et de tous les prédécesseurs de son Sil-Sil qui se sont faits nos « intercesseurs » auprès de l’Infini en s’efforçant de « greffer » consciemment en nous, le courant de Vie Éternelle, le Verbe Immortel (Naam).

Le « don» du Verbe par un Maître compétent est une richesse impérissable; indestructible, car il l’annihilation finale et totale de l’Être en Dieu. L’existence « séparée » est définitivement détruite et l’union en Dieu est devenue totale et permanente. C’est l’achèvement de la Voie Spirituelle ; le seul but valable de l’existence humaine. On l’appelle encore Nirvana, il constitue le seul véritable éveil ; Quand cet état se « stabilise » et devient « naturel », il est alors « Fana-ma el baqa » ou Sahaja-Samadhi, « l’état Parfait ». Le pèlerin est passé au-delà, sur l’autre rive de l’Océan de l’Imagination. Il réalise alors que la « dernière vérité » est la seule vérité et que toutes les étapes intermédiaires de son parcours spirituel ont été complètement illusoires, telle une succession de mirages dans un désert factice.

Guru Nanak était un personnage extraordinaire qui vivait au xvr siècle en Inde. Il a été le fondateur non seulement de la remarquable religion Sikh, mais également d’un Sil-Sil qui dure encore de nos jours et qui a été représenté naguère par le Sant Hazoor Baba Sawam Sing Ji Maharaj (1858-1948), puis actuellement par son successeur Sant Kirpal Sing Ji Maharaj, fondateur de Ruhani Satsang. Leur enseignement consiste essentiellement à suivre les deux voies principales: le « Jyota marga » ou voie de la lumière interne et le « sruti marga » ou voie du son interne en se conformant à la triple discipline de Simra (invocation du nom de Dieu effectuée avec un cœur plein d’Amour), de
resplendit éternellement ; il se renouvelle toujours. Il est constamment vivant, apaisant et consolant. Il ne cesse de donner « force et connaissance », il est la plus grande richesse ici-bas, et encore bien davantage dans l’Au-delà. La « vie » sans le « Verbe » n’est qu’une pauvre farce… Le fini peut-il exister sans l’Infini, l’Inintelligible, sans l’Intelligible…?

Jalal-ul-din Rumi a répété maintes fois que sans l’aide d’un Maître Vivant, le « Safari », le voyage spirituel, est impossible à effectuer jusqu’au bout et même mortellement dangereux. Il dit à ce propos : « Même Moïse ignorait ce point capital, bien qu’il fût toute force et toute lumière ».
« Alors toi, petit homme, dont l’Aile n’est pas encore poussée, ne cherche pas à vouloir « voler » par tes propres moyens… »
Se lancer seul sur la voie est une folie car le voyage est rempli de périls, de dangers et d’épouvantes. Faut-il rappeler encore : « Nul ne vient au Père que par Moi ». (Jean, XIV, 6).

Philippe de Vermandois